Once upon a time Léone

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C’est à un italien, Sergio Leone, que nous devons le plus beau film racontant les Etats-Unis, « Il était une fois en Amérique ». 
On devine que gamin, il a dû rêver du Nouveau Monde. La beauté du film, qu’il réalise à l’âge mûr et qui sera son dernier puisqu’il décédera six ans après sa sortie, est précisément le chemin accompli de l’illusion à la désillusion au travers d’une vie.
L’effet miroir entre le personnage principal et Sergio Léone y est d’ailleurs saisissant.

Grâce à un montage révolutionnaire, ces sentiments d’espoir et de démystification vont trouver toute leur force. Cette fable digne d’une tragédie grecque raconte l’histoire de David Aaronson dit « Noodles », inspiré directement du célèbre gangster Meyer Lansky, sur trois périodes, l’enfance (1922), l’âge adulte (1933) et l’âge mûr (1968).
Le génie de Léone est d’orchestrer ces trois époques dans le désordre.
C’est une invitation au voyage dans la vie d’un homme, tantôt dans sa mémoire, tantôt dans ses espérances, qui nous dit ses regrets, ses meurtrissures, sa solitude, son amour rêvé, déçu et pourtant éternel pour Déborah, son amitié totale et contrariée pour Max, ses mauvais choix, et les trahisons…
C’est le retour que chacun de nous pourrait faire sur sa propre existence, enfin, ceux qui ont le goût de l’absolu.

Cette fresque nous conte le rêve américain. L’immigration américaine est à son apogée en 1922, New York avec Ellis Island en est la « Golden gate ».
Italiens, irlandais, juifs et non-juifs d’Europe centrale y viennent pour une vie meilleure, fuyant la pauvreté de leurs pays d’origine, pour finalement se retrouver entassés par millions dans des quartiers misérables. Comme dans « Scarface », devenir gangster pour « ne plus avoir la main dans la m… mais les remplir d’or » sera le leitmotiv de beaucoup d’entre eux. Avec la violence pour seul outil, l’histoire de l’Amérique s’écrira bien souvent en lettres de sang.
Au commencement ils sont cinq enfants améliorant leurs conditions de vie par de menus larcins. Rapidement, remplis de courage  et d’ambition, ils vont récupérer le marché d’un petit chef de gang local, Bugsy. Ils vont s’enrichir très vite, s’habiller comme des lords et stocker leur fortune dans une consigne de Grand Central Station. Le regard gourmand du petit Dominic devant la mallette de billets en dit long sur ce qu’ils viennent d’accomplir. Les enfants rentrent, ils sifflotent, ils dansent… Leur vie a enfin changé. Ils ont réussi. Cette ballade s’achève par la mort brutale de Dominic, le plus jeune de la bande, assassinné par Bugsy. Noodles, fou de chagrin, poignarde Bugsy ainsi qu’un policier.

Ils ont réussi… Le temps de l’innocence est bel et bien terminé, ils sont désormais des voyous et des meurtriers, des hommes brutaux, incapables de faire le bien. Le rêve américain s’est brisé au contact de la réalité sociale et les appétits sont tels que seule l’obscurité pourra les assouvir.

En terme de reconstitution, les décors, les costumes et la photo sont juste sublimes. Dés les premiers instants du film, suite à un générique muet en noir et blanc, un phono crache « God bless America » et un téléphone sonne… Longtemps… On est d’emblée projeté dans ce Lower East Side new-yorkais des années folles, c’est dense, tendu, on y est. Les scènes s’enchaînent de façon magistrale.

La plus belle selon moi : le vieux Noodles  se rend dans l'endroit où il épiait Deborah petit lorsqu’elle s'entraînait à danser. Déborah apparaît enfanr, elle danse sur la mélodie d'Amapola, chanson populaire espagnole, c’est tendre et sensuel. La caméra revient sur les yeux de Noodles adolescent, Déborah sait qu’il est là et l’invite à la rejoindre dans l’arrière-boutique du Délicatessen paternel. Il la mange des yeux, béat, tant il est fou d’elle, elle lui récite le « Cantique des Cantiques », en  transformant la fin des strophes pour lui signifier à quel point leur amour partagé ne sera jamais possible.
« Mon amant est blanc et rouge.
Sa peau est comme l’or le plus fin
.
Ses joues sont un lit d’épices.
Même s’il ne s’est pas lavé depuis décembre dernier.
Ses yeux sont comme les yeux des colombes.
Son corps est comme l’ivoire brillant.
Ses jambes comme des colonnes de marbre.

Dans des pantalons si sales qu’ils tiennent tout seuls.
Tout ce qu’il est donne envie de l’aimer.
Mais il sera toujours un voyou à deux ronds.
C’est pourquoi il ne sera jamais mon amant.
Comme c’est dommage.
 »

La bande originale du film composée par le Maestro Ennio Morricone est un chef-d’œuvre musical majeur. Les thèmes sont emprunts d’innocence, de mélancolie, de nostalgie, d’absolu. Cette musique arracherait des larmes à un extra-terrestre. Comme pour « Il était une fois dans l’Ouest », elle  est écrite bien en avance du tournage et les scènes sont tournées sur fond musical pour aider les acteurs à ne faire qu’un avec le film.

Une autre scène me touche particulièrement puisqu’elle met en exergue un sentiment rare dans la vie d’un homme, la candeur. Les hommes en général s’illustrent peu dans la candeur mais c’est justement lorsqu’ils échappent à eux-mêmes qu’ils y parviennent et c’est là toute la magie de cet état.
Patsy, un gamin de douze ans faisant parti du gang de Max et Noodles, va voir Peggy, la jeune prostituée du quartier. Pour lui payer sa passe, il lui achète une charlotte russe.
Il patiente sur le palier d’un immeuble miteux le temps que Peggy ait terminé son affaire. Il attend, puis regarde le gâteau, il attend encore, prend une lichette de chantilly, puis referme le papier, attend toujours, reprend quelques lichettes, referme à chaque fois le papier sur le gâteau, puis sa gourmandise l’emportant sur son désir de jeune homme, il l’avale goulûment, son visage s’éclaire de joie et de bonheur.
Ce sera pour une autre fois, il est encore dans l’enfance.
Merveilleux !

Le casting est aussi exceptionnel. Il a failli être tout autre puisque le personnage de Noodles a été écrit pour Steve Mac Queen, mais l’écriture du scénario pris plusieurs années et l’acteur décéda entre temps. Il n’était pas question à l’origine de vieillir les acteurs entre les périodes de l’âge adulte et de l’âge mûr, c’est ainsi notamment que Gérard Depardieu et Jean Gabin furent pressentis pour les rôles de Max jeune et vieux. Robert De Niro qui fût le premier à passer le casting, finit par obtenir le rôle de Noodles après que le tout Holywood ait été auditionné. L’écriture et la pré-production du film furent si longues que dans l’intervalle de sa première audition, « Voyage au bout de l’enfer » et « Raging Bull » avaient fait de lui le meilleur acteur de sa génération.
Jennifer Connely ne sera jamais aussi belle qu’elle ne l’a été dans le rôle de Déborah jeune.
James Woods quant à lui parvient à imposer une ambigüité incroyable.


Le film connut une mésaventure de taille lors de sa sortie outre-Atlantique, les studios ayant pouvoir sur le montage final refusèrent celui de Sergio Léone et imposèrent une version de 139mn dans l’ordre chronologique, un désastre. Heureusement, les européens, connurent d’emblée la version du Director’s cut, désordre chronologique magique et 229 mn. Une journaliste américaine, dont je ne me souviens plus le nom, qualifiera le film à sa sortie de « navet », puis trente ans plus tard, la même, le nommera au panthéon des dix plus grands films de l’histoire du cinéma.

Amis producteurs, Monsieur Sergio Léone vous salue bien bas!

A ce jour, pour moi, et pour beaucoup d’autres j’en suis sûre, « Il était une fois en Amérique » reste le plus beau film du monde.

 

 

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